L’ingénieur en informatique, ce héros méconnu

Aujourd’hui, et en guise de premier article pour cette nouvelle catégorie, j’aimerais essayer de donner une définition complète de ce qu’est un ingénieur en informatique. Parce que pour pouvoir être aigri, il faut tout d’abord savoir de quoi on parle, comprendre qui est vraiment cet “II”, ce qu’il fait, pourquoi. Les définitions “politiquement correctes” de l’ingénieur affirment qu’il est un agent moteur d’un projet, amené à prendre des décisions clés et qu’il est apprécié pour son expertise technique sur les sujets pour lesquels il a été engagé. Vous trouvez que ça sonne faux ? Moi aussi, et pour cause.
En réalité, l’ingénieur en informatique, si l’on décortique son appellation, est à la rencontre de deux mondes bien particuliers : celui de l’ingénierie, monde des projets, des cadres, des gens en costume-cravate et des banquiers, autrement dit le monde des gens bien-pensants, et celui de l’informatique, de la technologie et de l’évolution, qui se traduit par “si-on-ne-comprend-pas-ce-qu’il-fait-c’est-que-ça-doit-être-très-important”. Et c’est ça, le vrai boulot : Convaincre les gens de l’utilité profonde de ce que vous faîtes. Pour cela, il faut savoir faire de la politique, savoir faire ce qu’on demande mais pas plus, ne pas réfléchir, ne pas se poser de questions. Faut pas abuser, on ne prend pas des gens diplômés pour leur demander de penser par eux-mêmes.

Il faut savoir que le métier d’II(ingénieur en informatique) peut se décomposer assez grossièrement en phases qui vont s’enchaîner en boucle pendant toute sa carrière, ou jusqu’à ce qu’on lui propose de monter en grade. Ah oui, un autre détail pour nos amis jeunes qui pensaient faire de l’informatique pendant toute leur vie, détrompez-vous bien vite ! Le métier est ainsi fait qu’il vous dégoûtera rapidement et à jamais de toucher un clavier, et pour ceux d’entre vous qui n’en auraient pas marre, vous aurez vite à coeur de vous reconvertir vers des métiers plus gratifiants : ramasseur de cadavres, organisateur de concours de bouffe ou incinérateur à déchets. La technique c’est sale, c’est nul, c’est pour les jeunes idiots sans expérience, pas pour les vieux crétins croulants gens sérieux. Aucune raison de pouvoir évoluer avec, donc.

Mais revenons à notre histoire de phases. Tout d’abord, l’immanquable, qui est aussi la plus intéressante : développer. Devant son écran à écrire des programmes et à réfléchir, il rajoute des fonctionnalités au logiciel afin que celui-ci fasse bien ce qu’on lui demande. Il s’agit de la phase où l’on se marre le plus, vu que c’est la seule qui soit technique, intéressante et qui, accessoirement, corresponde à l’image qu’on peut se faire du métier. Donc pendant cette première phase on “code”, c’est à dire qu’on écrit des programmes. C’est la phase qui fait rêver plein de monde, car c’est, officiellement tout du moins, la phase de l’expression technique pure qui correspond le plus à l’idée que l’on se fait d’un II. En réalité, les phases de code sont tellement décortiquées en amont, qu’elles deviennent bien souvent répétitives et peu formatrices. Car effectuer une nouvelle tâche c’est bien, mais l’effectuer cinquante fois de suite, c’est moins drôle.

Mais rassurez-vous, car les autres phases rattrapent le coup ! Car le travail d’ingénieur ne consiste pas qu’à passer son temps derrière un écran à taper des signes cabalistiques au clavier, ou bien à sortir son tournevis pour dépanner un ordinateur. En fait, bien souvent, on ne touche quasiment pas à l’ordi et on lit. Des docs longues comme des jours sans pain, souvent très mal orthographiées, ou au contraire trois lignes perdues au sein d’un mail oublié, et qui contiennent en tout et pour tout le contenu du travail à faire. Oui, car le grand travail de l’ingénieur sera de se demander “Mais…où veut-il en venir ?”, c’est à dire comprendre ce qui est demandé, ce qui est recherché. Décortiquer des mails, des compte-rendus, des dossiers de centaines de pages pour arriver à extraire les fonctionnalités du programme. Souvent le temps alloué à cette décortication est minime, alors que cela nécessite des heures passées au téléphone à poser des questions(quand c’est possible) pour comprendre, et avoir un espoir de pouvoir commencer à coder sereinement.

Il faut savoir qu’en plus, bien souvent, on ne travaille pas avec des gens issus du monde de l’informatique, mais de domaines qui, bien que fort intéressants, n’ont rien à voir. Ce qui complexifie d’autant plus les échanges, puisque les interlocuteurs ne parlent plus la même langue, n’habitent plus la même planète. A ceux qui croyaient que 40 ans de travail dans un service informatique donnait aux gens des compétences générales en plus de la programmation, détrompez-vous ! En général, les gens sont tellement abrutis par les tâches répétitives et cloisonnées qu’on leur fait faire que dès qu’une question sort de leur domaine, même si elle reste informatique, ils sont perdus. J’ai vu des développeurs chevronnés tenter de brancher un cable usb dans une prise “éthernet”, par exemple. Ou bien alors, allez donc essayer d’expliquer l’importance d’une mise à jour logicielle bien précise à quelqu’un qui vient d’argumenter sur le fait que le minitel, c’était mieux.

La troisième tâche, et non des moindres, c’est la politique. Car c’est un métier où il faut faire beaucoup de politique. Où rendre compte d’un problème à la mauvaise personne peut être considéré comme gravissime. La tâche politique c’est comprendre ce que le client veut, ce que la hiérarchie veut et, surtout, compiler les aspirations de tout le monde. Le monde de l’II est rempli de développeurs aux dents longues, de petits chefs, de grands connards incompétents et les éviter, savoir gérer leur bêtise et leur mauvaise foi nécessite un temps considérable. En effet, il est coûteux d’expliquer à tel collègue qu’il n’a pas à te donner des ordres, sans pour autant nuire à ton image d’homme politiquement correct(lui ravaler la tronche à grands coups de parpaings, c’est nuire à son image, et ce même si les parpaings sont petits). Et ne pas utiliser le vocabulaire fleuri des jurons de notre belle langue française lorsque pour la centième fois Gérard t’intime l’ordre de faire son boulot (pénible de surcroît) à sa place, cela demande une volonté de fer. Ou bien encore pour encaisser
ce genre d’appel :

*Sonnerie de téléphone*

– Allo ?

– Bonjour madame, je vous appelle car nous avons un problème : nous n’arrivons pas à accéder à Internet ici.

– Vous appelez la mauvaise personne, je n’ai pas à vous répondre et ferai un mail à votre hiérarchie.

– Mais…vous n’êtes pas le service Internet ? Car notre problème est urgent…”

– Si, mais vous n’êtes pas autorisé à m’appeler à cette heure-ci et bien que pouvant résoudre votre problème, vous n’avez pas le droit d’appeler donc je considèrerai qu’il n’existe pas.

– Mais…on ne peut plus travailler, c’est urgent. A moins que tu ne tiennes absolument à me payer à rien foutre.
– “Envoyez un mail à votre hiérarchie qui suivra la procédure habituelle, le problème devrait être traité rapidement (comprendre d’ici quatre/cinq jours).

– Merci beaucoup. Au revoir connasse pute que tes enfants meurent noyés madame.

Un exemple typique des discussions par mail ou téléphone auquel on a droit. Autre exemple amusant : j’ai déjà eu des remarques parce que je travaillais avec deux écrans, pratique très courante en informatique car elle représente un apport de confort et d’efficacité non négligeables. Je m’étais donc pris une remarque(j’avais réutilisé un écran désaffecté traînant dans mon bureau depuis des mois) non pas parce que cela pénalisait quiconque, mais simplement parce que “ce n’était pas prévu dans le protocole”.

Et c’est bien dommage.

2 thoughts on “L’ingénieur en informatique, ce héros méconnu

  1. Comme pour chaque corps de métier, l’II est source de nombreuses moqueries et idées reçues. Mais c’est vrai que je ne m’attendais pas à tout ça !

  2. Waaaah, même les bots aiment ce site :p.

    Bon, pour parler un minimum de cette article, au delà du fait qu’il a une bonne entropie :p, je dirai la même chose que pour l’autre article plus récent : ingénieur en informatique =/= ingénieur qui fait du développement logiciel🙂. De plus, même en étant ingénieur, si on veut faire de la technique toute sa vie, on peut, personne n’est condamné à devenir un technocrate. Il en faut même, pour devenir architectes techniques ou experts techniques.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s