Traverser le désert

Aussi loin que je puisse faire remonter les souvenirs du vieux geek que je suis(parler comme si j’avais 70 ans, c’est tout unconcept) j’ai toujours aimé le train. Avant, étant enfant, prendre le train était un synonyme de mystère, d’inconnu, imagépar l’obscurité de tous ces lieux lointains, sombres et profondément banals dont seul l’esprit tordu de l’enfance peut déceler le merveileux. Prendre le train était alors un évènement spécial : il fallait se préparer la veille, choisir soigneusement les livres que l’on allait mettre dans son sac, vérifier que chaque minute serait occupée correctement pendant le voyage. Une expédition, en somme. Une découverte de paysages hétéroclites, verdoyants ou urbanisés,au cours d’un périple de quelques heures.

Aujourd’hui, étant plus vieux, j’ai déployé tous les efforts possibles pour me sortir de la naïveté qui rend l’enfant mignon et l’adulte inintéressant et, surtout, j’ai banalisé le concept du voyage en train pour me rendre compte de l’absence absolue de merveilleux dans le côté logistique du voyage(horaires impossibles, prix faramineux, bagages préparés au dernier moment et dans lesquels il manque toujours la moitié de ce dont j’ai envie et contient trois fois plus que ce dont j’ai besoin …). Le train m’apparaît plus à présent comme une sorte de SAS. Il représente une étape de transition, un momentd’adaptation entre le côté tranquille du week-end entre amis et la grisaille du lundi matin, ou bien entre la technique et socialement éprouvante semaine chez la belle-famille et le retour au fond de ma cave crasseuse de geek aigri. Le train permet de prendre un temps pour se poser, réfléchir, et anticiper la suite. On y effectue en douceur la transition entre deux mondes radicalement différents: celui de la semaine et celui du week-end, ou celui du “loin” et celui du “chez soi”.

A l’aller, le trajet est toujours réjouissant, lumineux, car c’est là que l’on souffle pour se démarquer nettement du noir que l’on quitte, que l’on oublie le travail et les affaires, pour se réjouir des choses à venir. L’aller est le voyage des enfants, c’est l’avant-veille de Noël où l’on trépigne d’impatience à imaginer tout ce qui nous attend, avec l’impression satisfaisante de se dire que tous les longs moments d’attente que l’on a traversé sont terminés. On pose sa veste de costume pour quelques temps, et on troque ses soucis contre des espoirs.

Le retour, lui, est le voyage du professionnel, de l’adulte, de l’homme parfait, qui enlève sa chemise à fleurs pour remettre sa cravate, un oeil sur le chrono et l’autre sur le journal pour scruter et s’informer de toutes les horreurs internationales qu’on préfèrerait ne pas connaître mais pour lesquelles on s’informe quand même pour rester au niveau, se donner les moyens de réfléchir et se construire un avis cohérent et intelligent sur le monde. Le retour est aussi le temps des regrets, où l’on se remémore souvent les joies de ce que l’on quitte(ses ami(e)s, son copain ou sa copine, les pubs traversés le samedi soir et les barbecues estivaux organisés à 80 personnes sur la plage). Et, bien souvent, à ces regrets s’ajoutent une sombre rumination liée aux difficultés de ce que l’on rejoint : le technique, le socialement correct, le professionnel, et durant ces quelques heures de passage sur les rails, on referme son esprit, on se recadre, on corrige tout les délires qui ont fait parler d’eux pour revêtir son costume d’homme compétent, déterminé, ambitieux et incroyablement égocentrique(mais ça, c’est peut-être juste moi).

Non pas que la semaine soit forcément noire, il est toujours amusant et profondément épanouissant de remplir les contraintes que nous impose le boulot, mais je pense que la séance de psychanalyse ferroviaire est un moment essentiel pour se recentrer et se préparer à se jeter dans le lac aux requins. J’aime le train pour ses lumières et ses kilomètres, ses sièges et ses billets, ses heures et même ses pannes. Et En espérant que ça vous ait plu, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter un bon voyage…

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