Entrée des artistes

20H55.Je jette rapidement les dernières touches d’encre à un scenario qui devrait être prêt depuis bien trop longtemps. Je regarde l’heure, aussi. J’ai vraiment fini juste à temps, mes joueurs ne vont plus tarder à arriver. Je regroupe les quelques feuillets de notes qui leur serviront d’aventure, les relis distraitement(comme si je ne les connaissais pas encore par coeur), et passe la main dans mes cheveux pour tromper la fatigue et le stress accumulés au cours des dernières heures. Il ne s’agirait pas de flancher maintenant, alors que tout va commencer. Dernier check-up avant la représentation.

20h56. La bouilloire a fini de crachoter dans son coin, le thé est donc prêt. Parfait. On pourra le déguster pendant l’intro, histoire de se mettre dans l’ambiance. Ca me permettra aussi d’avoir le temps de me poser, et de prendre vraiment pied dans mon scenario. Il me reste même du sucre. Question nourriture et boisson, tout va bien : j’ai récupéré suffisamment pour faire tenir un siège à une armée de cavaliers hindous pendant deux mois.

20h57. Un doute m’osède quand même. Et si ce détail ne prenait pas l’importance qu’il devrait ? Et si cette énigme était trop simple ? Et si ce joueur ne trouvait pas à s’épanouir ? Ou encore : comment n’ai-je pas pu penser plus tôt à modifier telle partie de l’intrigue ? Me sermonnant contre mon éternelle(et, évidemment, volontaire) habitude de tout préparer au dernier moment, je fais le tour de la pièce en bougonnant, tripotant négligemment quelques interrupteurs pour adapter la lumière à la partie, sans pour autant plonger toute la pièce dans l’obscurité. La légère odeur d’encens qui flotte dans l’air apaise l’atmosphère. Je gèrerai les problèmes en cours de route comme d’habitude, de toute façon il est trop tard pour ré-écrire un pan entier de l’histoire. Au pire, je note une idée supplémentaire sur un coin de feuille en me promettant de m’en servir comme joker, au cas-où.

20h58. L’heure d’allumer la musique. Ce soir, d’après le jeu, ce sera rag-time et jazz. Un vieux bar de Chicago dans les années 30 sera mon décor. iTunes approuve et déclenche “Missisipi Rag”, de Bolling. Brave petit.

20h59. Encore une minute. Les lampes sont réglées,la table prête. Déblayée pour l’occasion de son habituel désordre et ornée de verres, dés, crayons, boissons, fiches et autres, elle ressemble un peu moins à un vieux bureau d’étudiant et bien plus à ces vastes plateaux de bois brut que les rois du temps jadis utilisaient pour décider du sort du monde. Souriant de ma bêtise, j’imagine déjà comment se déroulera la partie : tout a été conçu pour favoriser le dialogue, de la disposition des coussins jusqu’au nombre de verres, et pour que chacun puisse être très confortablement installé. Réfléchissons un peu : leurs persos étant ceci et celà….avec ci et ça….combinant tel trûchement technique et tel argument profondément injuste (donc digne d’un MJ normal)….ça devrait fonctionner. Je rabâche des idées comme “penser à faire attention à tel joueur, à tel problème” ou encore “attention : journée fatigante et périodes stressantes, ils vont être à cran”.

La peur au ventre et l’excitation d’une nouvelle partie dans les yeux, j’entends frapper à ma porte. 21h00. Ponctuels. Le couloir devant ma porte d’entrée, un bête palier, se transforme pour quelques instants en une vieille ruelle du centre de Londres, proche de l’Opéra. Un néon grésillant annonce fièrement “Entrée des artistes”. J’ouvre la porte. En piste l’ami, et sans filet…

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